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Rouge de Paris (1789-1794)
Détails sur le produit: » Prix: 725,000 VNĐ » Barecode: 9782021044287 » Auteur: Jean-Paul Desprat » Éditeur: Seuil » L'année d'édition: 25 avril 2013 » Langue: Français » Dimension: 22 x 13,6 x 4,8 cm » Nombre de page: 614 » Poids:Descriptions du produit
Descriptions du produit
Extrait
«Se casser la jambe un si beau jour
Lorsque le masque impassible du pouvoir est fixé dans le bronze, il ne s'anime plus qu'à la lueur des feux d'artifice offerts au peuple ou des incendies allumés par la foule dans ses moments de colère.
Le bronze sied à la majesté ; il la divinise et la rend inaccessible. A pied, l'homme statufié en impose ; à cheval, il écrase son monde. Il en était ainsi depuis 1763, à Paris, de la représentation de Louis XV en selle, érigée, alors que son modèle vivait encore, à l'extrémité du jardin des Tuileries. Sur son piédestal, vêtu à la romaine, coiffé d'un catogan, couronné de lauriers, le plus beau des monarques qui ait jamais régné en France paraissait se disposer à pénétrer majestueusement dans l'allée centrale qui menait au palais parisien des rois, depuis longtemps abandonné de ses maîtres. Le cheval, repliant sa jambe droite, encensant du col, avait la nervosité et la légèreté d'un Pégase qui, cette fois, aurait touché terre et aurait perdu ses ailes à l'instant où son sabot frappait le sol. Le cavalier, montrant du doigt la ville, semblait protecteur, comme Henri IV atteignant les faubourgs d'une cité après les souffrances d'un long siège, ou impérieux comme César venu la mettre au pas.
En ce soir du 6 octobre 1789, le cavalier de bronze caracolait au-dessus d'une houle compacte de crânes et de couvre-chefs. Les hommes étaient en force, la plupart tête nue, hirsutes, au sortir d'une rude journée de labeur, les cheveux collés par la sueur ; quelques-uns étaient en perruque, d'autres, des jeunes gens à la mode, portaient le cheveu au naturel, coupé court, à la Titus, ou peigné et rassemblé dans un catogan noué d'un noeud de velours. Quant aux femmes, presque toutes portaient un bonnet blanc qui dissimulait un chignon ou des nattes. Les plus jeunes avaient laissé couler sur leurs épaules leurs longues chevelures constellées de fleurs d'automne, d'autres encore, plus enjouées, arboraient fièrement d'imposantes tignasses qui, à force d'avoir été étirées ou crêpées par les dents raides des peignes de fer, ressemblaient aux ballons ascendants de MM. de Montgolfier. Ces Parisiennes, jeunes ou vieilles, étaient vêtues de robes fluides, sans corps, et certaines portaient sur leurs épaules, signe le plus visible et le plus gai des temps nouveaux, des châles de couleurs vives, des pintados - en coton imprimé dont la vente longtemps proscrite était autorisée depuis peu comme un signe visible de la liberté en marche.
Cette foule attendait sans bouger, mais on la sentait oppressée, traversée d'inquiétudes, travaillée de sourdes rumeurs. Les cous étaient tendus, les regards scrutateurs. Depuis le début de l'après-midi, de bouche à oreille, circulaient les informations les plus folles, murmurées, puis énoncées d'une voix forte et presque avec violence. Il se disait entre autres choses que si les femmes de Paris, parties la veille à Versailles, ne ramenaient pas le soir même le roi, la reine et le dauphin - ou, pour reprendre le cri du jour : le boulanger, la boulangère et le petit mitron -, ce serait bientôt la famine, et une charge des mercenaires et des hussards contre le peuple encore bien plus sanglante qu'au début du dernier mois de juillet ; avec, pour finir, un égorgement général, voire l'anéantissement de la capitale.
Biographie de l'auteur
Jean-Paul Desprat est historien et romancier. Il est l'auteur d'ouvrages sur Henri IV, Mme de Maintenon et Mirabeau, et de romans, dont Bleu de Sèvres (Seuil, 2006) et Jaune de Naples (Seuil, 2010).








